RÉSIDENCE VIRTUELLE: Nicolas Jaen

du 1er janvier au 31 mars 2019


Jeudi 17 janvier

 

Passer sa langue sur l’inférieure lèvre de la bien-aimée, où l’hirondelle va boire son eau de pluie.

 

Tapisser les brumes de l’enchantement.

 

Dans la communion des langues, de longs baisers caressants vont, millimètre par millimètre, creuser la peau des choses, des êtres, des regards.

 

L’ipomée est fragile malgré son bleu.

 

L’or, ou le diamant ? La rivière. Le torrent. Même le fer se tord d’extase, et les roseaux s’inclinent à notre passage.

 

Douleur et joie mêlées sur le visage de la bien-aimée. Jusqu’à la pointe d’un cil, que l’amant balaie, d’un souffle, un seul – et seul le vent le sait. C’est un secret. Tout le dit, tous le nient, ou tout comme. Derrière les murs il y a la mer.

 

Ce secret : une Chinoise qui disparaît derrière un paravent : que disent ses gestes invisibles, quelle parole pour ses seins, pour ses fesses, pour ses cuisses sous le voile mordoré des mains délicates ?

 

Apprends à perdre un peu plus, tu trouveras beaucoup.

 

*

Je me suis mis à aimer la pluie. Enjambant une flaque de temps liquide j’enjambe ma propre vie, je deviens plus grand que moi. Parfois, oui, je voudrais n’être que pluie. A un enfant qui pleurait à cause de ses souliers trempés j’ai dit un jour : « Il existe des larmes, et des enfants tristes pour les pleurer. Si j’étais toi, je ne pleurerais pas ». Il m’a répondu : « Ce n’est pas pour ça que je pleure, monsieur. C’est bel et bien parce que je suis vous, et conscient de tout ce qui nous éloigne ». Alors, je l’ai pris par la main et l’ai emmené, là, au bord des falaises de l’âge. Je me suis penché vers lui pour lui dire : « Voici ta demeure : un lit de cailloux. Mais tout le ciel est à toi ».

 

L’enfant vécut là-bas, et moi ici. Je lui apportais le sucre, l’eau et le sel. Un jour, nous parlâmes des heures durant de la pluie et du beau temps. « La pluie va chanter sa chanson dans ma tête quand vous partirez, mais le beau temps me parlera de vous ». « La pluie, cousine du vent, fille du nuage, lui répondis-je ». « Pourquoi la pluie est-elle debout et le soleil assis ? » me demanda-t-il. Je lui tins à peu près les propos de l’homme ivre que j’avais été tant de soirs. Il me dit « Non, non, quand je sonde mon cœur dans la nuit, je sais bien, moi, que la pluie n’est pas de la musique. C’est une plainte. Oui. Une plainte de femme, presque un sanglot. Je pense à maman, tu sais. Et je ne suis pas toi, au fond, je ne suis qu’un enfant. Mes nuits se ressemblent toutes ». « Je ne peux plus rien faire pour lui », me suis-je dit. Je rentrai dans une pluie d’étoiles en le laissant, là, à son lit de cailloux et à son ciel devenu rouge.

 

Je me demandai toute la nuit : « Qu’est-ce qui fait pleurer les saintes ? ».

 

Un autre jour, une odeur de saint, de chèvrefeuille me persuada de cette affirmation : « Je suis vous ». Oui, l’enfant était moi, et je m’en allai au bord des falaises de l’âge lui porter la nouvelle et anéantir ses doutes. Or, or ultime, les falaises étaient en feu. Même la mer s’était enflammée. Cet incendie du soir répondait au doux nom de poème, poème sans fanion de désinvolture, poème sa nudité sans fin, jusqu’à l’offrande pantelante entre ses jambes. Car c’était bien lui, lui le feu, lui la mer, lui le nu, lui le poème. Grâce soit rendue à cet enfant qui fut moi, qu’elle a pris dans ses bras ce soir-là. Grâce soit rendue à son visage brûlé d’amour.

 

Ce que m’a donné la bien-aimée à cet instant précis, c’est une rose sans pourquoi. Ce que m’a donné l’enfant, c’est d’avoir été mon père, ne serait-ce qu’un instant. Cet instant, l’habiter. Avec elle. Avec lui qui est au ciel. Un long courrier pour traverser l’hiver.

 

La robe d’Agnès étalée sur le sable comme un grand coquelicot. Ses sandalettes ailées l’attendent pour rentrer. Le soleil tanne, le chromatisme de la mer, le goût des amandes grillées, des nuits d’alcool de menthe, l’anis du tabac, la seconde peau, celle d’eau salée – ses vagues à crêtes de coqs, à la mer, ses rouleaux pas pour le pain. En ce silence absolu, je l’entends respirer. Elle arrive, la bien-aimée. Parler avec elle ce serait habiller l’air. Cela fait longtemps que nous parlons. Elle dit : « Tapisser les brumes de l’enchantement ». Elle dit : « L’ipomée est fragile malgré son bleu ». Elle parle comme personne du silence ébloui. Le linge fane doucement sur l’étendoir. Le désir est nu. C’est elle, et c’est moi. Un enfant a volé le soleil. Agnès se cache dans mes bras. Pour que le jour ne vole pas notre image. Elle en rit. Elle dit « Les vagues du ciel… », « Les veines blanches des  nuages… ». « L’eau blanche ». Elle rit à grande eau au jour des grands voyages.

 

*

Le ciel aussi parfois est pareil à une bande de brigands attaquant les caravanes, et les rendant nues de leur or au plein désert. La solitude repique cette image, lorsque la bien-aimée rêve dans la chambre d’à côté. Car vous êtes le silence des étoiles cette nuit – car vous êtes la nuit cette nuit, et les mots, sans vous, que seraient-ils sinon ce phare tout là-bas… Ce phare n’éclairant que lui-même.

 

Parfois, oui, vous avez voulu mourir.

 

C’était avant que l’amant arrive.

 

Puis tout fut balayé.

 

De l’avers de sa main, elle vous a doré, vous dore, vous dorera.

 

Je reconnais les miens au premier regard.

 

Nous sommes de ceux qui marchent en avant.

 

 

 

De l'enfant demeure l'enfance. Cette idée. Ce Déluge. La sensation d'être né de lui – tombé de sa plume, en fait. Je ne sais vertige plus net – maladie plus saine que d'être enfin cet homme là-bas, ce fou qu'on a laissé jouer avec des roseaux qu'il prend pour des épées. Il est inoffensif, diront certains. Dangereux, diront les autres. Il joue avec des roseaux, et ces roseaux sont toute sa vie, dira le sage. Elles sont belles, tes épées ! dit l'enfant-toi. J'en voudrais tant des comme ça ! Ne m'en veux pas, mon amour. Si je te dis des choses tristes. C'est d'être comme une épave. Séparée de son fond. Quand je crie sans ta peau. Parce que crier c'est être encore en vie. À ne pas en revenir. Parce que le retour serait pour la mort. Et que je n'en veux plus. Et qu'il y aura toujours une femme dans mes silences. Et qu'elle est debout dans ma parole maintenant. A. Si tendre femme. Tu fais le bien le plus souvent sans t'en rendre compte, et c'est tout naturel. Tu fais la Femme. Tu fais l'Avenir. Ce n'est pas grave, non : c'est juste toi. C'est tout simplement toi. De toujours. De partout. Et je t'aime. Mon château. Ma presqu'île. Ma colline.

 

 

J'ai bien trop étreint, et mes mains sont usées. D'avoir tout donné. Même ce que je n'ai pas rêvé. Mon amie tu arrives avec tes provisions : d'eau, de sel, de nuages. Tu donnes tout sans t'en apercevoir. Petit cœur. Perlé d'oiseaux. Comme dans l'œil dépiauté de Paul. J'écris l'eau qui te vis naître. Au larmier. À la cigale. Et dans mes yeux d'insomnies reviens, toi. Creuse et creuse. Va au Silence. Creusant le son. Séparant le bon grain. De l'ivresse. Petit cœur.

 

 

  

« Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que le temps ? Qui est Dieu ? ». L'enfant avait parlé du plus profond de lui. Il ne s'était pas adressé à moi, mais aux étoiles, aux fleurs, aux nuages – à cette bouche esquissée dans le ciel par les doigts de la fée. « Ailleurs, dit-il, est-ce que c'est ici ? »... Il demandait aux rivières, aux étangs. Il demandait à la terre et aux astres. Il le faisait pour le vin bu, pour tous les péchés du monde. Pour des marins sans bateaux.

 

Nuitamment.

 

Cette question, il la posait comme un pas. Posant cette question, il la posait pour tous ceux de partout. Et celles. Qui s'asseyaient en tailleur. Près de la source de parole. O. Voyelle votive. Présente sans être dite. En chaque phrase. Figure cerclée de noir. Œil. Incroyable regard. « Pourquoi les yeux sont-ils deux ? Pourquoi le regard bleu du ciel entre les branches ? Suis-je le Fils du Soleil ? ».

 

Il n'y eut pas de réponse.

 

L'enfant prit sa tête entre ses mains et une larme sienne vint brûler le sol. Il n'y avait maintenant qu'un ciel unique, sans objet, lisse autant que courbe, fécond autant que stérile.

 

L'enfant tombait.

 

L'enfant tombe.

 

Il se réveille dans ce lit si doux, sous ce duvet-là.

 

« Avons-nous des raisons d'espérer ? Sommes-nous réellement un ? Pourquoi suis-je celui-ci, et pas un autre ? »

 

« Si j'étais l'autre, serais-je encore moi-même ? »

 

 

 

Un cil de femme pour toute lune.

Ce soir les nuages n'iront pas.

 

Guitare en bandoulière.

Pleurer sur les chemins, non.

 

Si le ciel est une femme.

Une fille de l'air nu.

 

Elle sera l'autre côté.

 

 

 

Un cil de femme pour toute lune.

Nuit de mon amour, soyez la flore.

 

Avancez-vous, secrète et nue.

Je sais. L'ourlet d'où je suis né.

 

Je sais. Ce que c'est que d'être

désassemblé Osiris.

 

Un cil de femme pour toute lune.

 

 

 

Un cil de femme pour toute lune.

Des bateaux partent pour nulle part.

 

Car le ciel est petit.

Il est des silences pareils à

 

des clairs de brume dans la nuit.

Comme. Comme ailleurs on se fiance.

 

En choisissant de ne pas mourir.

 

 

 

Un cil de femme pour toute lune.

Toute une vie passée à

 

tenter de broder des larmes

au cœur transparent des choses.

 

J'évoque ici l'enfance du ciel.

Quand l'absence s'est absentée,

 

je n'ai pas pleuré. J'ai dit.

 

 

 

Un cil de femme pour toute lune.

Petit abysse, arbrisseau

 

de révolte, comme tu trembles

père, enfant craché bas.

 

Non, je ne vomis pas mon sang.

Je suis de ceux qui vont traire

 

de grandes baies de blancs silences.

 

 

 

Et dans vos babils argumentés

vous êtes semblables aux statues,

 

enfants maudissant l'enfant,

sergents de la mort sûre.

 

Ce que vous avez cherché un jour

était caché là, en pleine lumière.

 

Le papillon et la chandelle.

 

 

 

Lève ton verre, soldat.

La guerre intérieure est finie.

 

Redeviens la femme nue.

Vis un peu dans son ventre.

 

Porte-la parce qu'elle porte

ton enfant. Ce n'est plus la guerre.

 

C'est le palais Lascaris.

 

 

 

Et si tu souffres sois comme la vie,

d'une beauté qui rudoie, oui.

 

Il y aura toujours des roseaux

pour abriter vos prières.

 

La neige, ses sous-vêtements

de mariée, la lame unissant,

 

Le chant du roc et de l'argile.

 

 *

 

 

                                                                                                                                                        photo: Éric Principaud

 

Les jours les ombres s'accoudent

contre le vieux mur de pierre

 

Le soleil cherche du travail

en tenant dans ses mains sa casquette

 

Il y a là un grand chêne

tout percé d’œillades bleutées

 

 

Le temps mendiant ramasse ses piécettes

 

*

 

Mercredi 16 janvier

                                                                                                                                       photo: Catherine Saint Léger

 

Sauve

 

Sois comme la mer qui sépare

chaque vague de la suivante.

 

Elle sait enlacer les rochers

avec une violence variable.

 

Sur le sable, un dessin d'enfant.

L'écume l'emporte avec elle.

 

Et les châteaux éphémères.

 

*

 

Mardi 15 janvier

                                                                                                                                               photo: Éric Principaud

 

Nues

 

Pas un souffle, rien ne brise

trois fenêtres renvoient le ciel

 

au ciel, la nuit au silence.

Le sucre que je casse le casse.

 

Ciel gronde. Silence s'envole.

Il n'est de secret que d'amour.

 

La vérité n'a pas de bouche.

 

*

 

On enjambe sa propre image

dans les flaques, en aveuglant

 

le pan de ciel qu'elles renvoient.

La flaque un instant bleuit.

 

La nuit, c'est la Voie Lactée

qui trempe dans le caniveau.

 

La peau cuivrée des étoiles.

 

*

 

Une chatte noire traverse les toits.

Pose la question de la nuit

 

de la lune et des étoiles

et de l'eau que sa langue brise

 

dans l'écuelle de fortune

où le ciel se noie entre

 

deux tuiles : où s'en va le soir ?

 

*

 

Les nuages se mettent en marche.

Fenêtre ouvre son œil.

 

Trois oiseaux venant du nord

ont fui vers le trou rouge

 

qui vient de se refermer

là-bas entre les tours.

 

Une étoile longe la gouttière.

 

*

 

La blessure du jour c'est le

coquelicot en guenilles.

 

La blessure du jour c'est la

très-pâle trémière des rues,

 

serrant leur cœur, leurs pétales,

eux qui se font roses en la

 

voyant. La blessure du jour.

 

*

 

La blessure de la nuit c'est

le don du corps pantelant.

 

La blessure de la nuit c'est

une langue romane et lilas,

 

caresse pour doucir les mots,

premier toucher première eau,

 

ô la blessure de la nuit.

 

*

 

J'ai vécu, je l'avoue, sous le ciel.

Avec quatre maisons autour.

 

J'allais chercher l'eau au puits

ou sur la bouche de quelque dame.

 

Je n'étais qu'un papillon

amoureux d'une chandelle.

 

Un soir j'ai brûlé d'amour.

 

*

 

Lundi 14 janvier

                                                                                                                                   photo: Catherine Saint Léger

 

La promesse

 

Poudrière de la mer

et du soleil. Mêlées d'anges.

 

(Les vagues toréent des silences)

Ce soir la passe est déserte ;

 

L'eau peut soulever sa robe –

jusqu'à mourir d'écume

 

en enlaçant les rochers.

 

*

 

Dimanche 13 janvier

                                                                                             photo: Éric Principaud

 

J'ai dit,

les eaux-fortes,

l'as de cœur,

le quatre de trèfle,

et l'eau,

 

lente,

 

à effacer ses pas

dans la neige

mais.

 

Mais l'eau,

 

lente,

 

ne sachant pas

qui la boit

ne la boit pas.

 

Comme la lèvre de l'aïeule,

la rose lettrée,

les gestes du fenouil,

la geste de l'aube vers.

 

Tout ce dont tu rêves

tes chaussures qui t'attendent

sur le pas de la porte le

seuil.

Ébloui.

 

Le seuil.

Ébloui.

 

L'orthographe s'en lèche les babines.

 

Le petit val d'une joue.

Le petit val d'une joue.

 

Joues n'ont plus de larmes vives, de.

 

Et mon cœur est capitaine !

 

Petite demeure dans le cœur,

qu'as-tu rêvé aujourd'hui ?

 

Qu'as-tu dit que je n'aie dit.

 

Que n'as-tu. Une aile. Un cœur pétré.

Pour connaître le secret de ta demeure.

 

Tu logeras sous l'étoile ce soir !

 

J'ai dit,

je le veux

Oui.

 

Pour l'impératrice des fourmis,

Oui,

je le veux.

 

Un matin je l'ai vue,

Elle :

 

Elle lavait le monde.

 

J'ai alors pensé,

pensé à la pierre noire.

 

« Tous les péchés du monde.

Tous les péchés du monde. »

 

Péché n'existe

que si tu lui donnes vie.

 

Mais un matin je l'ai vue.

Elle.

 

Elle lavait le monde.

 

Il n'y avait plus de début.

Il n'y avait plus de fin.

 

Il n'y avait que l'éternité de l'instant,

et elle chantait pour ça.

 

Ça :

 

un matin je l'ai vue.

 

Elle.

 

Elle lavait le monde.

 

*

 

Samedi 12 janvier

                                                                                                                               photo: Éric Principaud

 

Et je me demandais :

qu'est-ce qui fait pleurer les saintes ?

 

Qu'est-ce qu'une sainte peut changer

sinon ses yeux dans la lumière ?

 

Je ne savais pas, au fond.

Ce que c'était qu'aimer je.

 

Ne voulais pas voir.

 

Les tresses de la pluie,

je disais :

les tresses de la pluie.

 

Avec au cœur ce projet insensé :

laver le monde.

 

Il a pleuré sa larme sur moi un jour,

engloutis les péchés !

Péché n'existe

que si tu lui donnes vie.

La couleur changeante

des yeux de l'amie.

Son don de larmes,

sa dot et son empire de loups,

les 7 vallées.

De l'amour.

Les 7 mystères.

Les 7 questions.

Prépare ton lit au soir,

soleil, ta joue purpurine.

Les vagues de la terre.

J'ai dit :

Les vagues de la terre.

Qui le gueule à la lune ?

Qui l'emporte partout devant soi ?

Une autre âme,

une brûlure ?

Une marche loin derrière les montagnes ?

Un chemin ?

 

 

Et puis ?

 

Lorsque j'étais Dieu,

je rejouais les planètes.

Par la sensation je connais l'humain

sous l'angle du divin :

 

les femmes pleurent pour les hommes.

 

Tout ce don de larmes.

 

Ces mouchoirs fanés.

 

Étoilés d'eau de larmes.

 

Dans une larme il y a un monde

qui sépare du confident.

Elle est seule,

cette larme de rien.

Les yeux de qui la pleure ont peur du vide.

 

Elle est seule, cette larme de rien.

 

Elle est née de ce sel absolu

qui gerce aux lèvres des statues.

 

*

 

J'ai dit : l'eau bleue,

l'eau

bleue.

 

Comme on se lave les mains dans le soleil.

 

Mon amour est un grand paon.

 

C'est la roue de ciel.

 

C'est la roue de ciel.

 

L'eau bleue,

l'eau

bleue.

 

Je l'ai dit de tout mon cœur.

De tout mon cœur.

Avant que la main se resserre.

Se resserre.

 

Comme on aime un nouveau visage.

C'est dit.

Dit pour toujours,

et à jamais.

Je le redirai.

Le redirai.

Le redirai.

Je l'ai dit à chacun de mes mots

qui sont devenus des actes

qui ont changé ma destinée pour

un meilleur

 

 

vie aux doigts de pluie,

vertige,

grand frisson de satin blanc.

 

Alors qu'un crâne nu sous le cuir.

Alors.

 

Quand la main s'envole au front aux tempes

 

crâne.

 

L'eau bleue.

J'ai dit :

l'eau

bleue.

 

Comme on épouse un autre air,

l'edelweiss.

 

Comme on se lave les mains dans le soleil.

 

J'ai dit :

l'eau bleue.

 

*

 

Vendredi 11 janvier

                                                                                            photo: Éric Principaud

 

Grand-père a écrit « Je t'aime » sur un pétale de rose.

Il l'a donné à l'enfant tendre en moi.

Il l'a donné au vieil enfant en lui.

 

Quand j'ai lu la déclaration de grand-père,

il y eut trois nuits de trêve en moi.

 

Les vagues de la terre.

Je disais : les vagues de la terre.

 

De quand la brume étend une aile uniforme,

 

magnifique, le ciel !

 

Toute une vie passée à

tenter de broder des larmes sur un mouchoir,

ma phrase,

je disais :

ma phrase.

 

Mais je sais aujourd'hui que les paroles tuent

tout aussi bien.

Ma vie : je disais : Ma vie.

 

De quand on se relève des balles des paroles.

De quand on se relève.

 

Comme un arbre planté là.

Comme on se tient.

 

Bien debout,

comme un homme

bras levés

vers le ciel

bras tendus

ouverts

avec ses guenilles de fruits

dans leur maison de feuilles

la terre

j'ai dit

la terre.

 

Et comme on verrait

pâles lueurs d'entre les branches

les yeux bleus du ciel.

 

Comme ce serait toi.

 

Le père de mon père a écrit « Je t'aime » sur un pétale de rose.

Il l'a donné à l'enfant tendre en moi.

Il l'a donné au vieil enfant en lui.

 

Quand j'ai lu la déclaration du père de mon père,

il y eut trois nuits de trêve en moi.

 

Les vagues de la terre.

Je disais : les vagues de la terre.

 

*

 

Jeudi 10 janvier

                                                                                                                                                     photo: Éric Principaud

 

Hosanna

 

Elle n'est pas venue

 

poser ses habits blancs

 

du côté de la vie

 

du coton la fleur claire,

 

la neige n'est pas venue,

 

le soleil a gagné.

 

Bris

 

é

 

(e)

 

Donne un e à ton prénom.

 

Il te sera rendu grâce.

 

Les prés, cheveux en bataille.

 

Les grands entrepôts de sel.

 

Et, plus immense encore, l'exister d'ici.

 

Grave autant que doux,

 

ça peut piquer parfois.

 

Sais-tu ce qu'est le désert, l'ami ?

 

Le plus beau de tes soupirs.

 

Ton plus grand silence.

 

*

 

Depuis, tu te tais.

 

Depuis que tu as en toi ce projet insensé :

 

laver le vent.

 

Aussi, tu deviens la pluie,

 

tu n'aspires qu'à pleuvoir, et le réalises, ce vœu,

 

chaque éternité.

 

Or tu le savais déjà,

 

pour la rivière aurifère.

 

(Elle s'est seulement rappelée à toi)

 

*

 

Mercredi 9 janvier

                                                                                                                                                        photo: Éric Principaud

 

La servante

 

Parti du ciel – peut-être de Dieu – le rai de lumière sous la porte.

 

La lumière chaque matin comme une servante fidèle qui fait briller le chevet,

 

qui pénètre les tuiles par la pensée,

par son corps de pensées.

 

Je prononcerai le mot Vie.

 

Je n'écrirai plus : je me hante,

 

mais :

 

Regain d'étoiles, ballerines.

 

Assez ! Que mon cœur cogne comme un fou dans une cage d'os ! Je veux cela, et je l'aurai !

 

Qui se fie à l'abeille sait où est la fleur.

 

*

 

Mardi 8 janvier

 

PHYLACTERES

 

Un enfant saute à pieds joints dans une flaque de lumière

toute l'eau remonte au ciel

puis retombe

éparpillée

orpheline de lui

 

*

 

Le ciel cherche une vallée

comme une joue où pleurer

 

*

 

C'est la solitude les jours de kermesse

 

*

 

Pourquoi la pluie est-elle debout

et le soleil assis

 

*

 

Le dire d'une main d'été

pour le Juif qui   au cordeau

ou pour le blanc trempé des nuages

 

*

 

Parcourant tout l'espace à la nage

plonger sera le lieu

 

*

 

Pour inventer la mer

 

*

 

Écoute les lèvres de pomme

de la solitude de l'impératrice

qui soliloque

 

*

 

Pour ta faim-fenouil-et-cardamome

fils du ciel

il est un dieu qui attend qu'on lui ouvre

la porte du cabanon

d'abeilles d'or

prises dans le filet d'une tisseuse

 

*

 

De la croix des brosses à dents

plantées comme les premières flèches du jour

dans la salle d'ô

du fond d'un grand bain chaud

tu te lèves tout de perles

vêtu

 

*

 

Avec la fumée du café

s'envole l'oiseau miséreux

maigreur éphémère

et miettes de pain blond

balayées d'un revers

 

*

 

Cet homme qui marche

qui descend au tombeau

traversant

les solitudes des grands cimetières

 

*

 

Il y avait du vin dans le sang du Christ

 

*

 

Le nazaréen parlait bas

le chiendent mangeait les sables du désert

et la peine couchait nue

dans le lit de la Joie

 

*

 

La mer mourait au soir dans des draps de soie rose

 

*

 

Vague à têtes d'églantines

tu nous faisais visiter

les appartements des ciels

 

*

 

Des lettres dédiées à l'absence

s'écrivent toutes seules

adresse inconnue

poste restante

 

*

 

Et la soupe de pois cassés

le compotier

l'attente

sur la terrasse

de quelque chose d'extraordinairement vivant

comme trois cheveux blonds

dans un médaillon

 

vi(d)e

 

*

 

Toucher ce sein et penser

soudain

que pourrait y battre

deux fois

la vie

 

*

 

Tandis qu'une reine t'épouille

chevelure d'amour et de guerre

 

*

 

La femme est la blessure de l'homme

et c'est son château d'eau

si le soleil la touche

la mort côté jardin

posera sur sa nuque

trois cheveux blonds

trois cheveux blancs

 

*

 

D'une nuit

tombe

l'enfant

 

*

 

Un cheveu qui pousse

c'est le fil du labyrinthe

 

*

 

C'est ce fils unique

 

 

 

 

*

 

 Sans titre

 

La ballerine s'est pendue

le ciel change de douleur

 

 

  

Il parle aux roseaux

et les roseaux l'écoutent

Une parole de pluie sèche

un vieux manteau aubergine   qui dégoutte

 

 

 

C'est sans plus attendre

le grain de moutarde de l'amour

Faire l'amour   littéralement

c'est-à-dire le réaliser

 

 

 

Ne serait-ce pas la mère qui pardonne à la mort

de lui avoir pris sa plus jeune fille

On disait de ses plaies

qu'elles étaient lumineuses

 

 

 

Pour l'aller chercher dans le ciel

un long carême   jusqu'à l'envolée

Toutes les nuits Laure dansait

un roi mangeait sa mie de pain   dans sa main

 

 

 

Moi   moi je ne savais d'elle que ses gestes

et sa robe muraille de Chine

Chacun déserte sa peau

au coucher du soleil

 

 

 

Chacun va fouiller dans l'autre

avec les mains la langue les dents

C'est le moment crépusculaire où

coudre bord à bord les solitudes

 

 

 

Oublié

l'usufruit

 

*

 

  Lundi 7 janvier

 

Les yeux noirs

 

 

Yeux noirs – nés de la dernière pluie.

Dans la fumée des gitanes

 

j'ai cru chiper un parfum.

J'ai cru jouer à qui perd damne,

 

quand vous ne m'avez pas donné la main.

Yeux noirs – nés de la dernière pluie.

 

Les méduses de vos robes

où viennent se poser les oiseaux

 

des fumées, à peine tracés,

en arabesques violentes

 

comme une fresque de cent ans

j'étais le santon de sel

 

j'avais un sac d'os au bout du bras

et je remontais la pente.

 

Qui me dira qui vous êtes ?

Je ne sais plus ce que vous étiez.

 

C'est envolé, à jamais.

Ces ans volés au temps.

 

Yeux noirs – nés de la dernière pluie.

Qu'avez-vous que je n'ai

 

jamais eu. Je pleure devant la mer.

À cause de vous, yeux de nuit.

 

À cause, et grâce aussi.

Vous revoir, c'est bien ce que j'espère.

 

Car vous êtes évidente,

mon amie, comme la neige,

 

comme la neige sur la place rouge.

Comme le sang sur la place blanche.

 

Yeux noirs – nés de la dernière pluie,

qu'avez-vous pleuré cette nuit,

 

qu'avez-vous dit que je n'aie dit.

Je vous aimais tantôt.

 

Une lettre d'amour plongée

dans l'eau d'une fontaine.

 

Les mots dansèrent quelques instants

en volutes violettes, puis

 

ils disparurent un à un

sans que j'en puisse reconstituer le sens,

 

réécrire la lettre.

Elle était à jamais perdue.

 

Espagnole à jamais.

Et, quand les vagues jouaient les picadors,

 

je me rappelais d'une fontaine,

tout près de Maltorer.

 

Blanche comme la neige,

comme la neige sur la place rouge. 

Comme le sang sur la place blanche.

 

C'est ainsi que tout finit

dans les champs de Castille où

 

le ciel bouge au-dessus

comme un cheval cloué,

 

O, Marina, tu peux aussi être douce,

tu peux aussi être douce.

 

Dans la demeure de silence

j'entends des doigts de verre

 

contre une paroi en verre

filé, Marina, Anna,

 

mes sœurs, mes reines !

Ils ne vous trahiront jamais,

 

ces yeux noirs – nés de la dernière pluie.

Ces yeux noirs – nés de la dernière pluie.

 

*

 

Dimanche 6 janvier

 

Nuages

 

 

Elle l'appelait Nuage.

Il ne faisait que passer.

 

Dans le ciel qui était à elle.

Dans son corps qui était à elle.

 

Cette ombre qui la suivait,

elle l'appelait Nuage.

 

Elle ne faisait que passer.

 

Elle s'est mise à aimer la pluie

qui tombait de l'autre côté

 

de la route. Soir d'orage,

soir de velours, les nuages.

 

Grande ourse, petite ourse, le cœur bat

sous son gilet de laine.

 

L'haleine plaquée sur la vitre

 

à écrire dedans tout l'or du ciel.

De quand Nuage revenait,

 

sa voix fanant dans ses gestes,

sa robe perdant sa couleur,

 

de quand il pleuvait à côté,

se réveillait dans l'arc-en-ciel.

 

Petite eau, petite écorce,

 

je t'aime, lui disait-elle.

Tu n'as jamais été si beau.

 

Tu n'as jamais été si doux.

C'est parce que tu es perdu

 

que tu es beau, que tu es doux.

C'est parce que tu es enfin toi.

 

Et puis tout redevenait d'un gris,

 

et Nuage s'endormait

et le vent jouait avec son grand corps.

 

Aussi, les rêves de Nuage

étaient comme sa vie diurne :

 

ils passaient, en deçà.

Ils ne faisaient que passer.

 

Il y aura toujours des nuages.

 

La lumière sépare aussi.

Le linge fane sur l'étendoir.

 

Les souvenirs, on dirait

des fleurs séchées, pétales

 

recroquevillés sur le cœur.

On les retrouve dans les livres

 

dans les chansons d'amour on les retrouve.

 

Elle, elle l'appelait Nuage.

Il ne faisait que passer.

 

Dans le ciel qui était à elle.

Dans son corps qui était à elle.

 

Cette ombre qui la suivait,

elle l'appelait Nuage.

 

Elle ne faisait que passer.

 

 

Je t'aime, lui disait-elle,

pour tous ceux qui ne t'ont pas aimé.

 

Je t'aime pour les cailloux du chemin

pour les oiseaux de tes rires,

 

pour la prière que tu n'imposes pas,

pour chaque pas maladroit

 

que tu ne poses pas, je t'aime,

et j'ai mal à toi, Nuage.

 

J'ai voulu tant de fois

te serrer contre moi

 

t'imposer la loi des caresses.

Mais qui aimes-tu, toi ?

 

C'est le bleu

que tu prends pour le roi.

 

Regarde-moi :

je t'aime.

 

Pars, ou bien saigne.

 

Un nuage pleuvra toujours

au-dessus de moi.

 

Si ce n'est pas toi,

ce sera ton souvenir.

 

Et de souvenir, sans toi,

je n'en veux pas.

 

Elle l'appelait Nuage.

Il ne faisait que passer.

 

Dans le ciel qui était à elle.

Dans son corps qui était à elle.

 

Cette ombre qui la suivait,

elle l'appelait Nuage.

 

Elle ne faisait que passer.

 

Ainsi traitons-nous nos amours,

à n'y pas flairer l'ange pâle

 

qui veut fleurir et ne peux pas.

Blancheur de lys, voix de velours,

 

pleurs qui attendent en une boule

d'être pleurés comme il se doit :

 

l'ange, fleur sur le béton lourd

du rêve qu'il ne vivra pas.

 

À demi-mots le mot s'efface

et c'est une larme qui roule

 

et soudain fait briller la grâce...

  

Que voulez-vous ? Les nuages passent.

 

*

 

Jeudi 3 janvier

 

Elle pleurait devant la mer.

Elle laissait aller sa main

 

sur la page fissurée de signes.

C'était dimanche peut-être.

 

Chaque être était un roi nu,

chaque pas une soustraction.

 

Elle pleurait devant la mer.

 

 

 

Il n'en a parlé à personne.

Pour le gris des yeux de l'amie.

 

La nuit les loups revenaient.

Elle en parlait tout le temps.

 

De cette violence de satin blanc.

Ses yeux un jour sont devenus bleus.

 

Ses cheveux de feu. De feu.

 

 

 

Il hurlait devant la mer.

Des cailloux dans la bouche, comme

 

Démosthène. Lèvres gercées

d'avoir voulu éduquer le vent.

 

Parce que ses yeux étaient tombés

sur la page fissurée de signes.

 

Il hurlait devant la mer.

 

 

 

« Tout est si beau, si vrai. »

Ces mots résonnaient en lui.

 

Il pleurait devant la mer.

Il devenait tout ce qu'il voyait.

 

Un oiseau. Un soupir. Un silence.

Leurs sourires lui faisaient mal.

 

Il pleurait devant la mer.

 

 

 

Assez parlé. Plus de mots.

Il s'enchaînait à ses boucles,

 

c'est tout. Non, ce n'est pas tout :

cet amour aux yeux de loup

 

aux yeux ouverts dans la nuit.

« Ami, que la terre est plate.

 

Vous n'emporterez jamais mon cœur. »

 

*

 

Mercredi 2 janvier

 

Marées de roses flamants

survolent les salines.

 

Toutes aveuglées d'azur.

Chaque plaie est une fable.

 

Chaque être est un picador.

Torero de feuilles d'or

 

aux bas de roses flamants.

 

 

 

Quand les vagues jouent les picadors,

quelle est ta peur secrète,

 

ta part d'amour, et son nombre ?

Tu es un animal tiède,

 

mi-feu mi-eau au jardin.

Les blés ont été fauchés.

 

Nos champs ont brûlé d'amour.

 

 

 

La neige pose sur les yeux

une main de mariée

 

à la terre pas encore touchée.

Une religieuse marche

 

dans la cour du château.

Elle fait des tresses à ma peine

 

parce que sa joie est lisse.

 

 

 

Le temps mendiant ramasse ses piécettes.

Va la mélancolie.

 

Et qu'éclate l'ancolie.

J'irai manger mon pain gris

 

sur ton épaule mon amour.

Pour déshabiller la douleur.

 

Pour ouvrir à une femme.

 

 

 

La neige seule le sait

qui attend d'être pleurée :

 

les grands cygnes meurent seuls.

Seul le sel sait attendre.

 

Ce goût de mer sur les lèvres.

Ce goût de larmes fraîches.

 

 

Par-delà lui, la nuit du ventre.

 

*

 

Mardi 1er janvier 2019

 

Un signe de la main. Un signe

de la main. Espoir fait vivre.

 

Joues n'ont plus de larmes vives.

Yeux de neige, nuit dedans.

 

Rose casquée, en bouton. 

Serait-ce l'ombre ou la fleur ?

 

L'âne ou le muletier ?

 

 

 

Comme. Comme les chercheurs d'étoiles.

Quand ils demandent aux chemins.

 

Que n'ai-je. Un cœur pétré.

Pour éprouver le désir

 

des statues. Une étoile.

Mon ami d'autrefois. Avait

 

une seule fleur au front.

 

 

 

Elle pleurait devant la mer.

La nuit les loups revenaient.

 

Et le baiser de la mort.

C'était dimanche peut-être.

 

« Tout est si beau, si vrai. »

Ces mots résonnaient en elle.

 

Elle pleurait devant la mer.

 

 

 

Il n'en a parlé à personne.

Pour cette violence de satin blanc.

 

Pour la demeure du silence.

Jamais. Mais par moments dans ses mots

 

l'or croisait l'or pour tout le monde,

son sourire le devançait,

 

son ombre s'envolait, légère.

 

 

 

Je l'ai vue avec ses chaînes.

Je l'ai vue comme une eau.

 

Dans la salle commune,

le temps donnait l'aumône.

 

Tout était clair, imminent.

C'était une éternité nue.

 

C'est aujourd'hui notre chemin.